| 9 août
Coup de téléphone de Margot Capelier pour rencontrer Ken
Loach le lendemain à dix heures. Pour la première fois peut-être,
j'arrive à l'heure. Je devance même Ken Loach dont j'entends
les pas dans l'escalier quand je sonne chez Margot. Elle nous laisse dans
son salon, en tête à tête. On discute pendant une demi-heure.
Il ne me dit rien du film, si ce n'est que l'actrice qu'il cherche ne
doit pas être trop grande, l'acteur masculin ne dépassant
pas 1m72. Nous parlons politique aussi. A la fin de l'entretien, je me
sens fatiguée d'avoir tant parlé anglais, pourtant j'aimerais
rester là entre Margot et ce metteur en scène que je rencontre
pour la première fois. Avec un sourire contraint, je les quitte.
Ne plus penser à cette entrevue. Ne pas attendre accrochée
au téléphone un coup de fil incertain. Je passe la journée
à me balader dans Paris. Je veux m'acheter des lunettes noires.
20 août
Six heures du matin. Je vais passer une audition à Berlin pour
le film de Ken Loach. Je prends le premier avion avec des hommes d'affaires
cravatés et chargés d'attachés-cases, l'oeil endormi.
C'est la première fois que je vais à Berlin... A l'aéroport,
je saute dans un taxi et montre au chauffeur l'adresse de la production.
L'adresse que j'ai notée est incorrecte. Le chauffeur me parle,
je ne comprends pas un mot d'allemand. Ca commence bien ! Quand enfin
j'arrive à la production, Ken est là, souriant et fatigué.
Je suis si contente d'être là que je n'arrive pas à
être angoissée à l'idée de passer l'audition.
Tant pis si ça ne marche pas ! j'aurais vu Berlin. Audition avec
Gerulf, jeune chanteur berlinois dont le visage est enfoui sous une barbe.
Plus tard dans le taxi qui nous emmène à Berlin-Est, Ken
me propose le rôle. Je ne sais toujours pas en quoi il consiste
mais je... je n'arrive pas à trouver les mots, je le regarde avec
un grand sourire, j'espère qu'il comprend la joie qu'il me fait.
De nouveau dans l'avion pour Paris.Les hommes d'affaires sont là.
Je lis le scénario qui a pour titre "Fatherland". Je
découvre que mon personnage s'appelle Emma, elle est journaliste
et cherche un ancien nazi qui a envoyé sa mère dans le camp
de concentration de Ravensbrück. Gerulf joue le rôle de Dittemann.
Je reviendrai à Berlin pour tourner ce film.
17 octobre
Arrivée à Berlin, direction Hotel Kempinski. C'est là
que réside l'équipe anglaise, Ken Loach, Ray le producteur,
Kris Menges le cameraman... Premiers pas sur la Kurfurstendamn Strasse,
les Champs-Elysées berlinois.
29 octobre
Plusieurs jours à Berlin sans écrire. Le tournage a commencé.
Premiers contacts avec l'équipe du film, en majorité des
Allemands. J'ai eu le temps aussi de visiter le Reichstag et le musée
d'Art Moderne et de passer des moments au Einstein Café où
je croise Sami Frey, toujours aussi beau et toujours perdu dans ses pensées.
J'ai fait aussi quelques aller-retour à Berlin-Est, dîné
avec Ken et Gerulf plusieurs fois. On fait connaissance.
30 octobre
Dernière journée à Berlin. On ne tourne pas aujourd'hui.
Toute l'équipe se prépare à partir en Angleterre
où le film doit se poursuivre. Voyage de deux jours : car, train,
bateau jusqu'à Cambridge. Tout le monde est très excité
à l'idée d'un long voyage en groupe. Moi je vais regretter
Berlin. Quatorze heures. Déjà ! Le car attend devant l'hôtel.
Je suis assise près de Ken et Gerulf. Je n'ose pas leur parler.
Mon anglais me semble horrible, incompréhensible. On passe la frontière.
Bye bye Berlin.
31 octobre
Soirée télévisée dans un dernier hôtel
allemand. Le film "Horror Picture Show" au programme. Chouette
! Après une nuit passable, journée mouvementée en
train. Le voyage Emma-Dittemann commence. Il faut sortir la camera à
toute vitesse. Nous avons à peine une heure pour filmer. Nuit à
Ostende dans une grande chambre où j'ai froid. Est-ce la solitude
ou la proximité du large ?
1er novembre
Sur le bateau... Le voyage reprend son esprit aventureux. On sort la caméra
des soutes. J'ai le plaisir d'être filmée le nez rouge et
les cheveux plats comme le pays d'Ostende. Les scènes sont quasiment
muettes et Ken nous filme de dos comme il aime bien le faire. Je m'imagine
jouant dans un film muet, nos deux silhouettes zigzagant sur le pont du
bateau, moi portant un énorme gouda acheté à Ostende.
J'ai du mal à suivre Gerulf. C'est drôle de jouer ces scènes.
En général, à la fin d'une scène, je ferme
les poings et maudis ma façon de jouer. Mais là Ken est
merveilleux, attentif, directif et il nous filme presque sans qu'on s'en
aperçoive. Il y a quelque chose de très naturel dans sa
façon de filmer. De plus il éloigne du plateau tout regard
indiscret et nous incite à improviser. Compliqué pour deux
étrangers qui ne maîtrisent pas vraiment l'anglais.
Arrivée à Douvres. Nous nous jetons sur un snack, nous n'avons
rien avalé de la journée. J'adore les sandwiches anglais
grillés, croustillants, avec un chocolat chaud pour que le goût
paraisse plus bizarre. On attend plus de trois heures que les camions
avec le matériel passent la douane. Ken piétine avec son
éternel sourire de rêveur, Kris garde son calme, les autres
s'installent avec des revues où ils peuvent. J'achète le
Monde qui date de la veille.
Arrivée à Cambridge, au "Post House Hotel" dans
les sourires et la fatigue. Un repas nous attend offert par Ray qui revêt
pour l'occasion une jolie veste de
producteur. J'ai encore une grande chambre. C'est si calme ici. Qu'ai-je
dit ? Calme ?A cinq heures du matin, sans prévenir, des appareils
sanitaires (je n'ai pas su définir lesquels) se mettent en marche
et me réveillent en sursaut. Je rêvais de morts, de trahisons,
où se trouvaient mon frère et ma soeur. Je ne devrais pas
écrire ça, j'ai peur de rendre ces visions trop réelles.
2 novembre
Lever à sept heures comme à l'école il y a quelques
années. Petit déjeuner rapide car je dois me maquiller moi-même.
La maquilleuse est restée à Berlin. Je suis si maladroite
: impossible de me faire un nez fin, il vaut mieux que je le laisse en
paix. Première scène en Angleterre où Dittemann et
Emma arrivent à un hôtel à Cambridge. Je dois conduire
la voiture qu'ils ont louée à Douvres. Je m'exerce avant
le début du tournage à conduire à gauche avec Peter
(il fait partie de l'équipe allemande) qui ne m'incite pas à
faire des erreurs de conduite.
Après je les emmène tous dans ma Cadillac bleue, Gerulf,
Ken, Kris, David, Karl l'ingénieur du son, la caméra fixée
à l'arrière. J'ai peur de provoquer un accident à
cause de Ken, quelque peu terrorisé, qui me répète
"gently, gently". Il nous filme sur l'autoroute. Je ne comprends
rien, je ne comprends que plus tard dans l'après-midi. Ca me fait
penser au personnage de Beckett, Camier, à la fois vif et lent.
Comme si on pouvait avoir envie de ressembler à un personnage beckettien.
Pouah ! Je passe la journée au volant de la voiture, Gerulf fume
cigarette sur cigarette à mes cotés. Pendant ce temps, Ken
met en place une trentaine de figurants. C'est un plaisir de regarder
travailler Ken. La journée passe, je mange des sandwiches. Il faut
que je cesse. Emma ne peut pas grossir dès qu'elle met un pied
à l'étranger. Je suis contente que la journée se
finisse. Fatigue, rêves désagréables toujours plus
ou moins présents. A la télé ce soir, un film avec
Farah Fawcett. Ou est-ce une publicité pour un dentifrice ? Elle
rit tout le temps et a les dents si blanches. Je mange une pomme et bois
un chocolat chaud composé de poudre chimique. Il y a une bouilloire
dans chaque chambre. En Angleterre, on doit pouvoir prendre un thé
à n'importe quelle heure ! Rêves étranges de mort,
de famille, que je ne m'explique que par rapport au film et aux camps
de concentration. Ces drôles de rêves ont commencé
à Berlin. Je les écris pour ne pas les oublier, ils peuvent
m'être utiles pour des scènes.
3 novembre
Jour "off". Pas de tournage aujourd'hui, je dors onze heures
d'affilée. Puis je décide d'aller faire un saut dans la
piscine de l'hôtel et de m'exercer aux appareils de musculation.
Quel effort ! Ce n'est pas facile de voir son corps éclairé
au néon, de marcher en maillot de bain la peau si blanche sous
les regards inconnus. Hop dans l'eau ! Puis jacuzzi et sauna. L'après-midi
je vais découvrir la petite ville de Cambridge. Je rencontre Ken
par hasard au moment où j'achète du chocolat. Il éclate
de rire. C'est incroyable que Ken me surprenne à ce moment, lui
qui adore manger du chocolat sur le plateau.
4 novembre
Réveillée vers cinq heures du matin. J'ai peur d'être
fatiguée toute la journée ; je jette un coup d'oeil à
ma chambre, quel désordre ! Pulls, chaussettes, bouquins, traînent
partout. Avant je craignais de dévoiler mon espace intime aux femmes
de chambre. Maintenant ça m'est bien égal ou plutôt
quel plaisir de personnaliser sa chambre. Breakfast anglais, of course,
oeufs et bacon, mon petit déjeuner préféré.
Je suis prête à sept heures et demie, je ne me maquille plus.
J'attend jusqu'à onze heures plour tourner la "scène
du téléphone" avec Andrea, la première assistante
de Ken qui joue ma mère. J'ai l'impression que les rôles
sont inversés, que je joue la mère et elle la fille. J'hésite
entre une conversation amicale mère-fille ou une conversation franche
espionne-chef de réseau. Je suis la première relation mais
voudrais aussi jouer la seconde. Ken a l'air content, il me montre juste
quelques gestes qu'il veut que je reprenne.
Deuxième scène... J'ai l'impression d'être une marionnette,
un bonhomme comique en face de Gerulf. Ken lui demande de ne pas sourire.
Il n'y arrive pas. Je suis comme "un courant d'air frais qui le déconcentre"
dit-il. Un courant d'air, certainement, je joue la scène à
toute vitesse, j'avale les mots, je ne prononce pas la moitié des
phrases correctement. C'est tellement mieux quand je prends mon temps
pour jouer. Ken me donne des idées de comédie, je devrais
y penser moi-même. Je lui demande de faire une nouvelle prise, c'est
la première fois que j'ose le demander. On refait cinq prises.
L'ai-je dèjà dit ? Il est merveilleux.
Ce soir, je lis une nouvelle de Pynchon,"Sous la rose", une
histoire tordante d'agents secrets. Ca me va très bien ces jours-ci.
Plus tard... Il est vingt-deux heures, une voix anglaise chante dans le
poste de télé et un bain chaud moussant m'attend. Good night
!
5 novembre
Nuit sans cauchemars ! Journée merveilleuse. Je suis en pleine
forme. Nous devons jouer les "scènes de détectives"
comme je les appelle. Emma et Dittemann surveillent la poste de Cambridge
pendant quelques jours à la recherche d'un signe du père
et pour cela ils changent souvent de costumes. J'ai un large chapeau gris
que je m'amuse à porter à la Humphrey Bogart. C'est dur
de jouer au détective sans faire le détective. Ken veut
qu'on insiste plus sur les rapports personnels entre Dittemann et Emma
et moins sur l'objet de ma mission.
Ce soir, souper avec Ken, je ne peux pas manger tous les soirs dans ma
chambre. Trevor Griffiths, le scénariste de "Fatherland",
nous rejoint. Nous échangeons quelques mots sur le personnage d'Emma.
8 novembre
Scène "d'explications " entre les deux personnages. On
pourrait la jouer comme au poker, je n'y pense pas. Je veux me servir
de Marguerite Duras ("La Douleur"), de Beate Klarsfeld, de ma
mère, de "Nuit et Brouillard" de Resnais. Ken trouve
la scène "good, strong". Qu'est-ce qu'il veut dire ?
Je voudrais aborder la scène de différentes façons
mais j'ai l'impression de me trouver sur une voie unique, sans virage,
ni montée. Gerulf est très présent, j'aimerais avoir
plus à soutenir son regard mais il semble que mes explications
l'en détournent. Je réagis d'ailleurs de la même manière
quand la caméra filme mon visage, il en oublie son texte. On refait
la scène un nombre de fois incroyable, je n'en peux plus. C'est
si difficile de jouer assise, immobile. J'ai l'impression qu'il n y a
pas de mise en scène. On ne sait rien des rushes, on vit le film
au jour le jour sans commentaires extérieurs. Espérons que
Ken et Kris savent ce qu'ils font.
Deuxième scène : "Le cauchemar". Dittemann se
réveille en sursaut à la suite d'un cauchemar, il crie,
me réveille. Gerulf a un beau regard mais le cauchemar s'évanouit
avec son cri et j'ai du mal à croire qu'il va mal. Pas un regard
sur moi. Suis-je si repoussante dans ma chemise-pyjama ? A la troisième
prise, je me rends compte que je joue de façon absente. Je ne veux
pas rater la scène. Pour retrouver la force et l'émotion
nécessaires à la scène, je me convaincs que c'est
moi, Fabienne et non plus Emma qui m'adresse à Gerulf qui vient
d'avoir un cauchemar violent, tous deux abandonnés dans une chambre
d'hôtel sordide à Cambridge, pris par le passé de
leurs parents. Déclic. La scène existe.
9 novembre
Scène en extérieur. Je dois tendre un paquet de cigarettes
(Marlboro please) à Dittemann. Je garde sa main dans la mienne
pour lui montrer que je reste proche alors qu'il va rencontrer son père
dont il connait maintenant le passé. Son père, bel homme,
âgé, tremble et fume sans arrêt. Ce vieil homme me
fait presque pitié. Heureusement je n'ai pas de scène avec
lui. Les vrais nazis doivent lui ressembler. Homme parmi les hommes. C'est
ça qui est horrible. Ne pas perdre le fil de mon action, je ne
veux plus que de telles horreurs se reproduisent. Enfin, vers dix-neuf
heures, nous sommes "off" et particulièrement agressifs
en cette fin de semaine. Tout le monde a des poches sous les yeux. Envie
de s'amuser aussi. Nous nous retrouvons au bar de l'hôtel pour boire
des verres. Ken est drôle. Je l'adore. Il nous raconte ses débuts
d'acteur et d'avocat. Après quelques verres, il nous abandonne.
Je vais marcher quelques mètres sous la pluie qui me rafraîchit.
Je tombe sur mon lit mais sans pouvoir trouver le sommeil tout de suite.
10 novembre
Dîner à Londres chez Christine, journaliste de City-limits
que j'ai rencontrée à Berlin. Puis party chez Marianne dont
c'est l'anniversaire. I'm dead. Trop de musique, d'alcool. Good night
!
11 novembre
Retour à Cambridge, épuisée. Je dors toute la journée
au Post House Hotel. Il n'y a rien de plus difficile que de dormir dans
cet hôtel.
12 novembre
Sept heures et demie. Je retrouve au petit matin toute l'équipe.
Nous tournons dans le parc de King's College à Cambridge. Il fait
affreusement froid. Je dois essayer des chapeaux et plaisanter avec Dittemann.
Ken me chipe le chapeau gris, il ressemble à un cow-boy avec. Il
a froid aussi, j'ai envie de lui réchauffer les mains.
13 novembre
Scène dans l'hôtel chez Mrs Holliday. Je ne comprends pas
bien l'amitié entre Emma et Dittemann. Je me demande si on se rend
compte que je recherche un nazi. J'ai peur de ne pas avoir l'air très
sérieuse. Peut-être Ken ne supporte pas les gens trop sûrs
d'eux ?
A répéter vingt fois la même situation sans bouger,
assise en tailleur, j'ai le vertige. Emma se perd au fond de moi. "I'm
confused". J'ai le sentiment de la perdre. De plus en plus souvent
le seul moyen de jouer une scène est de ne pas oublier :
1 - C'est à Gerulf que je m'adresse
2 - Ne pas oublier les crimes nazis
3 - Les scènes, je dois les vivre vraiment
14 novembre
Je doute que Trevor Griffiths reconnaisse le personnage d'Emma tel qu'il
l'a décrit dans le scénario. Ca va de plus en plus mal.
Jusqu'ici j'avais le sentiment de bouger et d'agir à ma guise.
Maintenant je me sens en cage comme les animaux vus au zoo de Berlin.
Suis-je singe, léopard, ourson ? Dans une autre scène, je
me sens comme une "girl". Pour la première fois, en tee-shirt,
les épaules nues sous le regard de l'équipe, je me sens
nonchalante, grisée par les lumières qui chauffent ma peau.
Nous avons très peu de temps pour faire cette scène. Ken
s'occupe de tout. Il déplace la caméra, prépare les
plans suivants, voit ce qu'il peut améliorer dans la scène...
Ce soir, il convie les "femmes de l'équipe" à
un dîner chinois. Le tournage touche à sa fin... Il y a là
Gaby, la script, avec sa chevelure rousse et ses grands yeux bleus, Andrea
qui porte une robe pour l'occasion, Antje et Katrin, les costumières,
notre couple de Nordiques, et moi. Je n'ai pas faim, je suis épuisée
par la journée de tournage et j'ai mangé un gâteau
au chocolat deux heures avant, une envie de chocolat que je n'ai pas pu
réfréner.
Plus tard, on m'appelle de Paris. J'apprends que je fais la couverture
de Globe. Yaouh ! Je ne sais pas quelle photo a été choisie.
15 novembre
Kris me fait le plus beau compliment de tout le séjour. "The
scene today was brillant" (je ne traduis pas). N'est-ce pas merveilleux
d'entendre ces mots venant du cameraman ? Mais Kris est adorable. Ken
semble content aussi. Le tournage est terminé... Dernière
party avant de se séparer. A cette occasion, Ray et Martin, les
producteurs, veulent offrir à Ken l'énorme gouda sous forme
de sandwich à la fin du repas. Je leur demande de l'amener moi-même.
Je l'ai porté si souvent, je ne crains pas de le laisser tomber
et je veux faire une blague à Ken. Je cours dans ma chambre enfiler
une mini jupe rouge, une paire de collants noirs et glisser dans mes cheveux
un foulard avec un gros noeud pour faire kitsh. Quand je redescends, je
reste paralysée face à l'énorme sandwich. Je fais
appeler Ray. J'ai tout à coup si peur de m'avancer dans la pièce
avec ma mini jupe et mon rouge à lèvres. Il doit m'aider.
Alors Ray retourne dans la pièce où tout le monde est attablé
et annonce qu'il y a un message pour Ken. Je frappe, demande si Mister
Loach se trouve là et j'entre portant fermement le plateau avec
l'énorme sandwich. Alors que je traverse la pièce, ils se
mettent à siffler, non pour le sandwich mais pour mes jambes qu'ils
découvrent pour la première fois. Je suis furieuse, ce n'est
pas l'effet escompté. Ils devraient rire à la vue du fromage,
ils rient en me regardanr marcher à petits pas avec mes talons,
le noeud du foulard me tombant sur l'oeil. Je pose mon plateau devant
Ken et l'embrasse sur les deux joues dans l'espoir de lui laisser deux
traces rouges. Je veux qu'il soit si gêné qu'il se sente
obligé de faire un speech. Il rit mais ne veut rien dire. No way.
C'est Ray qui nous gratifie d'un joli discours de fin de tournage. Ken
se moque de ma tenue. La soirée se termine. Je voudrais m'amuser
encore. Je vais préparer mes affaires, j'ai rendez-vous à
huit heures avec Ken et Gerulf pour un dernier breakfast. Last night in
Cambridge.
16 novembre
C'est la plus belle journée à Cambridge depuis notre arrivée
comme si l'Angleterre voulait nous laisser un éternel regret mais
je n'en ai aucun, trop heureuse d'avoir participé à cette
aventure qu'a représenté le tournage avec Ken, les équipes
anglaises et allemandes, entre Berlin et Cambridge.
Je ne me souviens de rien, je ne sais pas comment j'ai joué, ni
ce qu'on verra à l'écran...
Il ne reste plus qu'à attendre la sortie de "Fatherland".
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